© Crédit photo JJV
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L’exposition Hétérotopies cémentiques de JJV est présentée à la Maison de l’Architecture et des Paysages Centre-Val de Loire du 29 avril au 29 juin 2026.
Avec Hétérotopies cémentiques, JJV poursuit son exploration de la peinture comme matière vivante, entre gravité, hasard et architecture contemporaine.
Inspirée par le concept d’hétérotopie développé par Michel Foucault, l’exposition Hétérotopies cémentiques interroge ces « lieux autres » inscrits dans le réel mais porteurs d’utopie. Ici, l’architecture devient territoire mental. Les bâtiments représentés ne sont pas documentaires : ils sont déplacés, transformés, traversés par la matière.
Réalisées d’après photographies, les œuvres sont peintes à l’acrylique noire sur papier, en lavis verticaux. Le liquide est laissé libre. Gravité et capillarité dictent le rythme. Les coulures accidentelles modifient la perspective, échappent au contrôle et révèlent une autre dimension du motif.
Ce qui échappe à la volonté : tache, empreinte, effacement, devient la matière même de l’image. La peinture agit comme un révélateur. Elle altère la structure architecturale, la fragilise parfois, la densifie ailleurs. Entre rigueur constructive et imprévu, l’image s’installe dans une tension constante.
Le béton, élément central de l’architecture moderniste et brutaliste, devient surface de mémoire. Les masses, les lignes, les volumes apparaissent sans présence humaine, laissant au regardeur la possibilité d’habiter ces espaces.
Un focus particulier est consacré à l’Aérotrain, figure emblématique d’une utopie technologique des années 1960 et repère architectural du territoire ligérien. À travers lui, l’exposition interroge la persistance des rêves modernes et leur inscription dans le paysage.
Présentée prochainement à la Maison de l’Architecture et des Paysages Centre-Val de Loire, Hétérotopies cémentiques affirme le dialogue entre peinture et architecture, entre matière et mémoire.
”La notion d’hétérotopie vient du grec ancien ετεροτοπία (heterotopía), composé de ἕτερος (héteros, « autre ») et de τόπος (topos, « endroit, lieu »), littéralement « lieu autre ». Le terme est attesté dès 1855 dans la littérature médicale française et a été repris par le philosophe français Michel Foucault en 1967. Cimetière, salle de cinéma, jardin, maison close et prison sont tous, sous le regard de Foucault, des « hétérotopies », ou « utopies localisées » : des utopies incarnées dans l’espace et dans le temps.
Dans ce sens, c’est plutôt ἕτερος qui semble guider Jean-Jacques Valencak dans la transposition de ce concept en une poétique picturale. Il prend pour sujet des bâtiments ou des ouvrages d’art de la deuxième moitié du XXe siècle ou contemporains. Ce sont des édifices « autres » — architectures abandonnées, en ruine, ou issues des années 1960 ou 1970 — qui, en raison de leur apparence en béton brut, sans traitement d’ennoblissement de façade, appartiennent à une tendance appelée « brutaliste ».
Le regard que l’artiste pose sur ces œuvres bâties les « déplace » dans un « espace autre ». Certes, le motif, le volume et la structure de l’œuvre sont fidèlement repris, mais c’est à travers l’expression picturale que l’artiste interprète leur caractère intrinsèquement « autre », comme venant d’une réalité détachée de l’existant immédiat.
Sur un fond blanc, neutre, presque immaculé, ne permettant aucun ancrage stable, est peint l’objet bâti dans des tonalités grisâtres et noirâtres, soulignant leurs textures inégales, granulées ou rugueuses. La peinture y est utilisée dans sa capacité à être à la fois matière solide et fluide. Par le fait que Jean-Jacques Valencak fait couler la peinture en longues traînées irrégulières sur toute la surface du tableau, il y intègre un moment « autre » qui réactualise la réalité immédiate de l’état de l’œuvre à travers l’espace pictural.
L’architecture en béton brut, abandonnée ou en ruine, y acquiert une nouvelle existence poétique, car l’immédiateté du geste avec laquelle l’architecture brutaliste se caractérise, ou l’état imminent d’un objet abandonné ou en ruine — qui montre encore les traces de son impact — trouvent dans ce geste pictural de Jean-Jacques Valencak, notamment en ce qui concerne la texture de l’architecture peinte, un « analogon sublimé ». Celui-ci ne souligne pas seulement ce moment autre de l’objet, mais l’explicite, le rend haptique et, finalement, rend compréhensible la texture tactile réelle de la surface architecturale de l’objet peint.
Mais au-delà de cet « analogon sublimé », la singularité picturale avec laquelle l’objet est représenté par Jean-Jacques Valencak peut également être comprise comme une forme de transfiguration, car l’objet ordinaire qu’est l’édifice y est réactualisé dans une forme esthétique supérieure, qui révèle et synthétise, par cette approche, la complexité de la profondeur artistique contenue dans l’objet architectural.
Autrement dit, le titre « Hétérotopies cémentiques » se réfère à un moment précis de « l’espace autre » de l’état de l’objet architectural trouvé. L’artiste « détache » l’objet de sa réalité objective et contextuelle par la création d’un second « espace autre », neutre, afin que l’œuvre architecturale puisse exister à travers ses multiples strates, qui constituent ses singularités intrinsèques.
Elke Mittman, Directrice de la Maison de l'architecture et des Paysages, Centre val-de-Loire
